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Tomo Sone

Page history last edited by johper64@... 3 years, 6 months ago

ARTICLES SUR D'AUTRES AUTEURS

 

Michel Deguy

Jean Genet

Henri Thomas

Cinéma

 

 

Tomo Sone est une danseuse, mais aussi une chorégraphe japonaise formée à Kyoto. Depuis huit ans, elle exerce son art à Tel Aviv. La performance qui a eu lieu le 6 novembre 2016 à la Maison du Japon, située à la Cité universitaire internationale de Paris fut organisée dans le cadre du Micro festival. Japon autrement, dirigé par Marina Saburova.  Ce récent spectacle est la reprise d'une première version donnée le 28.08.2015 au Suzanne Dellal Center (Tel Aviv) lors du festival 80 square. Musique: Nathaniel Bartlett, Meredith Monk Music Editing : Omer Haziz, Dramaturgie: Tomo Sone , Costume : Avidan Ben giat. Cette étude se réfère essentiellement à la captation de la performance de Tel Aviv, visible sur Viméo : https://vimeo.com/139152502

 

Dialectique du papier et du corps : l'échappée belle

Patrice BOUGON (novembre 2016)

 

 

A savoir que la danseuse n'est pas une femme qui danse, pour ces motifs juxtaposés qu'elle n'est pas une femme, mais une métaphore résumant un des aspects élémentaires de notre forme, glaive, coupe, fleurs, etc, et qu'elle ne danse pas, suggérant, par le prodige de raccourcis et d'élans, avec une  écriture corporelle ce qu'il faudrait des paragraphes en prose dialoguée autant que descriptive, pour exprimer, dans la rédaction : poème dégagé de tout appareil de scribe. 

 

                             Divagations, Stéphane Mallarmé 

 

Le Japon a un rapport particulier au papier : l'art du pliage ( Origami ) , les cloisons de papier des maisons traditionnelles (Shoji ) en témoignent. Ce matériau traditionnel prend une dimension particulière dans la performance de Tomo Sone, dans la mesure où elle sait en dé-plier, c'est le cas de le dire, toute la puissance poétique.

 

La performance commence lentement, le spectateur se trouve dans une demie obscurité, une bande-son fait entendre un mélange de voix japonaises, de bruits brefs dont on peut imaginer l'origine probable ( métro, mouvement robotique, cliquetis, agrapheuse automatique, accordéon, flûte, saxo), mélodies, et d'autres sons qui demeurent énigmatiques. Première étrangeté qui en inaugure bien d'autres, tout autant stimulantes pour l'imagination et la pensée.

 

Le papier en ses métamorphoses : écran, scène, page, poupée

 

 

Si la salle est peu éclairée, un élément est pourtant visible dans la pénombre :  une grande feuille carrée de papier blanc ( 4 m sur 4 ) qui, en cette ouverture du spectacle, fait office d'écran horizontal sur lequel sont projetées des figures géométriques d'ombres en mouvement.

 

Cette feuille institue, dans  le même temps, une scène éphémère, légère, déplaçable et, on le verra par la suite, susceptible d'une métamorphose illimitée, d'abord horizontale, puis verticale. Le papier relève d'emblée de l'ordre de la métaphore. Le papier supposé inerte, va comme envahir le corps de Tomo Sono qui sera comme engloutie par cette montagne de papier, cette mer de blanc, cette masse de neige. La surface insignifiante du papier, d'abord immobile, devient en effet comparable à des éléments naturels      ( montagne, mer, neige) par l'art de la danseuse qui engendre de multiples formes et significations. Le papier peut être aussi perçu comme un amant avec qui elle joue.

 

Tomo Sono établit en effet une sorte de dialogue, voire de combat, mais aussi d'intimité entre elle et le papier. En un premier temps, elle marche avec précaution sur cette surface vierge de toute trace, évitant ainsi de faire entendre ses pas, mais un peu plus tard, elle se laissera tomber en se donnant, en quelque sorte, à son partenaire de papier, se roulant sur lui, jouant dans cette masse de papier à laquelle elle donne du volume par la saisie, alors bruyante, qu'opère ses pieds et ses mains. Dès lors, cet espace mobile peut figurer, successivement, un abri, un terrier, une couverture, une avalanche de neige, mais aussi un cocon d'où un papillon va se déployer, tel... une danseuse ! Le corps de la femme devient, de façon discontinue, comparable à celui d'un animal.

 

La transformation de l'aspect de la feuille produit par le corps de Tomo Sone permet, à la fin de la performance, d'engendrer une sorte de poupée qui fait de cette masse chiffonnée un partenaire qu'elle prend dans ses bras avant de le laisser tomber [1] et de renaître comme libérée. Ses pas, mimant la maladresse, sont alors comme ceux d'un enfant, d'un chiot, d'un poulain apprenant à marcher.

 

Le papier, je l'ai dit, fait office d'écran puis de scène éphémère, mais son rôle ne s'arrête pas là. La feuille de papier, malgré sa dimension, est aussi comme une page ( d'où mon exergue signé Mallarmé ) sur laquelle la danseuse, contrairement à la projection d'ombres du début, va laisser des traces, en d'autres termes, des plis. Tomo Sone pourra aussi trouer cette surface et donc s'introduire dans cette ouverture.

 

D'emblée, le champ du visible s'impose ainsi dans sa productivité signifiante et dans son caractère énigmatique qui fascine le spectateur. Le noir de la salle et le blanc du papier nous donnent, peu à peu, à voir l'infinie variation des plis et de leurs ombres, la polymorphie de cette surface qui semble parfois bouger d'elle-même, être un organisme animal ou végétal vivant qui submerge la danseuse. Mais le papier apparaît aussi comme un abri, une couverture, voire le corps d'un amant avec qui on s'accouple.

 

Le papier n'est pas seulement visible, il produit aussi des signes audibles ( le bruit du froissement) engendré par les pas de Tomo Sone. Son usage des pieds est parfois similaire à celui des mains dans cet acte de préhension lent, perceptible d'abord discrètement, puis de manière plus manifeste, dans la mesure où tout son corps joue avec le papier puis s'enfonce dans sa masse chiffonnée.

 

Le papier blanc, Tomo Sone en sollicite donc toute la puissance signifiante, visuelle et phonique, jusqu'alors virtuelle, par un art d'inventer des mouvements, des rythmes et, par ce biais, d'établir des rapports inédits entre son corps et ce léger support. L'<< écriture du corps>> dont parle Mallarmé dans Divagations donne vie à ce papier et fait percevoir en quoi la pratique de Tomo Sone dépasse une certaine mode du geste minimaliste dans la danse contemporaine. Si le début de la performance est celui du pas hésitant, réticent ou prudent, une des séquences située au coeur de la performance fait au contraire percevoir aux spectateurs les limites physiques du corps, celles de l'épuisement résultant d'une trentaine d'allers et retours d'un bord à l'autre de la scène ou de la page. Lors de cette séquence, sans doute la plus bouleversante, Tomo Sone tourne sur elle-même, telle une navette, autour de laquelle s'enroule et se déroule un invisible fil. Le terme << navette >> mérite d'être  sollicité tant il nous permet de mieux déployer la portée signifiante et symbolique du mouvement de la danseuse. Le dictionnaire Littré indique sa signification la plus familière : <<. Fig. et familièrement. Faire la navette, faire faire la navette, aller et venir, faire aller et venir.>>, << Instrument où les tisserands mettent leur trame, pour la passer au travers de la chaîne, en faisant des étoffes de chanvre, de lin, de laine, de soie, de coton. Faire courir la navette >>. L'étymologie pourrait aussi sans doute être exploitée : << Bas-latin, naveta, petite barque (provenç. naveta ; ital. navetta, petite barque), diminutif du latin navis, nef.>>.  Il se trouve que le mot  << chaîne >>, issu de ce lexique du tisserand est aussi en usage dans celui de la chorégraphie. Cet hasard de la langue, qui fait se rencontrer deux réseaux lexicaux[2], nous incite à considérer la scène comme un tissu. Mais ce "tissu", travaillé par l'art de Tomo Sone, est une surface marquée par ses accrocs, ses déchirures, ses fils qui se défont ouvrant un autre espace, celui de l'imagination.

 

Pour qui a lu Freud, la << navette >> évoque aussi le mouvement d'aller et de retour  effectué par l'enfant qui lance interminablement une bobine de ... fil (!), puis la rattrape ( fort/ da : loin/ près), manière pour lui d'affirmer symboliquement sa maîtrise au regard de l'éloignement traumatique de la mère. Pour compenser son angoisse de la perdre, il la figure en tant que bobine qu'il peut lancer puis faire revenir en cette mise en scène allégorique de son pouvoir fantasmatique.

 

De quoi la << navette >> effectuée par Tomo Sone est-elle l'allégorie ? La clôture de la scène, figurée par le périmètre du papier, la puissance d'ensevelissement de la masse plus tard chiffonnée, mais aussi la bande-son mimant l'automatisme, c'est de tout cela dont la danseuse veut s'échapper. Le  tournoiement de Tomo Sone, de plus en plus puissant, l'enivre de fatigue, quant au spectateur, il est de plus en plus fasciné par cette expérience des limites d'un souffle qui s'entend, tel un élément de la bande-son.  Par le jeu entre visible et invisible produit par les variations de la lumière, la performance donne à entendre davantage les bruits des pas et du souffle. Le spectateur imagine la danseuse au bord de la syncope. Ce mouvement de libération devient comme un rite sacré qui nous fait percevoir le souffle de ce corps qui s'arrête, épuisé, trempé de sueur mais qui, peu à peu, reprend souffle afin d'engendrer de toutes autres figurations, comme apaisé. L'expérience des limites de la page (ou du territoire) parcouru en tous sens et la manière dont la << navette >> du corps rendent sensible le spectateur à une forme de dialectique entre l'abstraction et la présence très physique de Tomo Sone ( puissance, souffle, sueur ). Cette dialectique prend de surcroît, d'autres formes mettant en scène la notion de clôture que nous allons analyser.  

 

Dialectique de la clôture et de l'échappée

 

De nombreux motifs et mouvements de cette performance s'affirment en effet comme une dialectique entre la clôture et son échappée, le respect de la règle et son dépassement, mais aussi donne à réfléchir sur les relations entre les  limites conceptuelles entre la machine, la nature, l'animalité et l'humain.

 

Dès le début de la performance, le spectateur se demande de quoi l'espace blanc va-t-il être le support ? De quelle manière tout ce que nous percevons est-il de l'ordre de la métaphore ? En quoi, en partie par la bande-son, la manière de danser de Tomo Sone relève, à la fois, de l'humain, de la machine mais aussi de l'animal ?

 

Au début de la performance, brisant l'obscurité relative de la salle et venant de la droite, Tomo Sone, vêtue d'une robe blanche, plus courte devant que derrière, commence à s'avancer vers la surface de papier, avec lenteur, attentive. Elle marche comme sur des oeufs, ou comme sur un terrain miné, ou comme un enfant indécis, ou comme un voleur. La série des comparaisons s'impose par son illimitation, signe de la puissance évocatoire de sa chorégraphie.

 

Tomo Sone traverse ainsi, en sa largeur, la page, puis se retournant, elle s'agenouille légèrement. Doucement, elle soulève cette vaste feuille, comme on le fait d'un drap, donnant alors à entendre en quoi tout déplacement de ce matériau léger produit un son, aspect phonique qui, au fil de la représentation, va prendre une importance croissante. De même, les plis du papier, engendrés par ses premiers pas, sont programmatiques des grandes métamorphoses de cette surface qui vont apparaître au fil de la performance. Après ce déplacement inaugural, la nuit apparaît en absence de toute projection de lumière. Celle-ci revenue, on aperçoit en quoi les plis ont transformé la surface mais aussi comment ils produisent de l'ombre. Ce que figure cette page froissée ( et ses ombres ) est, d'emblée, de l'ordre de l'infini.

 

En effet, au tout début de la performance, la projection de figures en mouvement permet d'inscrire, sans laisser de traces durables, la présence fantomatique de signes noirs sur l'écran blanc de la page mais aussi, durant quelques secondes, sur la robe blanche de Tomo Sone lors sa lente entrée en scène. Peu de temps après, les ombres disparaissent, Tomo Sone vêtue de sa robe, désormais vierge d'inscription, sort de la scène de papier afin de la parcourir en sa longueur et d'inventer sa propre << écriture corporelle >> pour citer Mallarmé. Quelques secondes plus tard, la marche se libère d'un cheminement linéaire tout tracé et commence à opérer des variations, ou plutôt semble lutter contre la structure d'une bande-son qui est de l'ordre de l'automatisme, de la répétition de l'identique, du machinique. Les gestes de Tomo Sone figurent dès lors une dialectique entre le mouvement de l'automatisme, imposé par la bande-son, et la libération pulsionnelle du corps : la danseuse saute verticalement, se place sur la pointe des pieds, lance son buste et ses jambes horizontalement, le torse opère des mouvement en spirale, les bras miment l'ouverture d' une fenêtre. Le corps de la danseuse s'ouvre, voire se disloque, mais selon une parfaite maîtrise. Lorsque Tomo Sone n'avance pas, comme enfermée par une clôture invisible, elle tente de se libérer par des mouvements incessants, constamment inventifs, de manière à engendrer son propre espace imaginaire. Une minute plus tard, elle reprend le cheminement du périmètre de la scène de papier. Une seconde pause donne lieu à d'autres variations de plus en plus libres, le spectateur imagine et peut tenter de penser tout ce que peut un corps de danseuse, ou plus justement celui, unique, de Tomo Sone, dont elle sait jouer comme d'un instrument. Troisième moment : elle poursuit son parcours, cette fois les mains sur la tête, tout comme si elle cherchait ce qu'elle allait inventer au prochain arrêt. Aux battements verticaux des bras, ou en demi-cercle, au corps plié en deux puis en grande extension, s'ajoute un geste qui fait événement : l'effondrement bruyant du corps sur le sol de papier, suivi d'un rapide rétablissement. Les autres stations sont abordées plus rapidement, le corps s'ouvre de plus en plus. Un mot vient à l'esprit en regardant ces variations d'un corps comme en lutte contre une clôture invisible, celui de résistance. La frontière du périmètre blanc est en effet comme un mur qui enferme et limite la puissance du corps, mais les mouvements de Tomo Sone nous montrent, d'une manière singulière, la puissance d'un corps capable de produire des ouvertures. Ses bras semblent effectivement ouvrir un espace, les jambes repousser un obstacle, tout le corps inventant un rythme qui joue avec celui de la bande-son, s'y accordant, mais aussi parfois s'en distinguant afin d'établir avec elle, un dialogue, en d'autres termes une dialectique.

 

Lorsque Tomo Sone s'effondre en diagonale sur le territoire blanc, elle semble s'abandonner, elle gît comme endormie, puis se réveille, se soulève nous donnant à entendre sa rencontre réellement physique avec le papier. La bande son s'arrête. Tomo Sone marche alors doucement, tout comme au début, tel un chat, en évitant de faire trop de bruit , elle entame un mouvement jusqu'alors inédit en marchant en arrière.

 

Quelques secondes après, elle parcourt en tout sens, lentement, ce territoire  longtemps évité, la musique revient, elle cherche son  mouvement. Elle va le trouver assez rapidement : c'est celui de la << navette >> dont j'ai parlé. L'obscurité, venant de temps en temps, nous libère de notre dépendance à la vue et nous rend par conséquent plus sensible à l'ouïe, en l'occurrence au bruit du papier, cette trace invisible du corps en mouvement. Pendant cette séquence, qui dure plus de six minutes, des sauts apparaissent peu à peu comme des signes libérateurs de ce va-et-vient de la navette de plus en plus épuisant.

 

Le début du jeu avec le papier permet à Tomo Sone d'incarner une double  figure contradictoire, pour ne pas dire dialectique, celle d'une déesse qui mime un rite, mais aussi celle d'une victime du papier mû par une force invisible qui a tendance à l'engloutir. Mais la danseuse ne cherche pas vraiment à fuir, mais plutôt à s'enfouir dans le papier. Ce n'est qu'à la fin de cette séquence qu'elle s'extrait de cette masse de papier froissé pour en prendre totalement contrôle, et ainsi modeler de sa main, une sorte de poupée qu'elle va manipuler, puis abandonner. 

 

Ce qui reste d'une performance

 

Il est difficile  de rendre compte de l'émotion produite par l'art singulier de Tomo Sone lors de sa performance   Folde, Cut& Crumpled, mais on peut tenter d'en donner une idée en décrivant non seulement le visible mais aussi l'audible dans la chorégraphie d'un jeu  dialectique entre des concepts contradictoires, sollicitant dans le même mouvement, le plaisir intellectuel et celui de voir un corps puissant dans sa féminité même. Reprenant les termes de Mallarmé, nous avons bien affaire à une << danseuse >> mais aussi à une << métaphore >>  dont l'<< écriture corporelle >> nous séduit en nous incitant à lire ce que nous pouvons imaginer, non pas de façon arbitraire, mais en nous efforçant d' être attentif à la cohérence des signes physiques, visibles et audibles, produits avec le papier par Tomo Sone. Sa performance, par sa rhétorique et ses rythmes, fait bien figure de << poème dégagé de tout appareil de scribe >>.

 

[1] Dans la version disponible en vidéo, la poupée est accrochée à des fils d'acier qui la soulève pendant que Tomo Sone danse autour puis en dessous, tel un jeune animal, un chiot ou un poulain.

[2]  A moins que l'un dérive de l'autre, mais peu importe pour notre perspective. Notons que texte et tissu ont la même étymologie.

 

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